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Juil
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Colombie : quel avenir pour la protection des droits humains ?

La tombe d'Irina del Carmen Villero Diaz, on Cusepa ranch, La Guajira, Colombia, 2011, tuée par les paramilitaires en 2001 et dont le corps a été rendu à sa famille en 2010.

La tombe d’Irina del Carmen Villero Diaz, on Cusepa ranch, La Guajira, Colombia, 2011, tuée par les paramilitaires en 2001 et dont le corps a été rendu à sa famille en 2010.

Depuis 1964, la Colombie subit un conflit armé interne  prolongé. Les principales victimes du conflit sont les défenseurs des droits humains ; les femmes ; les enfants ; les populations indigènes, afro-colombiennes et paysannes. Pendant des années, la vie de millions de ces civils a été détruite déracinant des familles. Aujourd’hui, ce conflit continue à bafouer les droits humains des populations et à miner le développement du pays.

Les acteurs du conflit

Les forces de sécurité, les milices paramilitaires et les groupes de guérilla ont tous commis des atteintes aux droits humains et au droit international humanitaire, qu’il s’agisse d’homicides; de détentions arbitraires ; de disparitions forcées ou d’enlèvement; d’enrôlement d’enfants soldats ; d’actes de torture ; de déplacements forcés de population et de violences sexuelles.

Mais qui sont ces différents groupes ? Commençons par les FARC- EP puis l’ELN en terminant par les milices paramilitaires.

Carte montrant les mouvements de troupes et zone d'influence des FARC

Carte montrant les mouvements de troupes et zone d’influence des FARC

Les Forces armées révolutionnaires de Colombie- Armée du Peuple (FARC-EP) sont des héritières des soulèvements de 1948 causés par l’assassinat de Jorge Eliécer Gaitán. Fondée par des militants de gauche, cette armée avait pour but la prise de pouvoir par la lutte armée afin d’établir un régime socialiste (des années 1960) avec une réforme agraire radicale. Aujourd’hui, les FARC (extrême gauche) exigent une réforme sociale et une réelle démocratie, participant ainsi au processus de paix entamé il y a deux ans avec le gouvernement colombien.

Nulle part ailleurs qu’en Amérique Latine, Fidel Castro et le castrisme, n’ont suscité autant d’espoirs que de controverses. L’Armée de libération nationale (ELN) est castriste, créée en 1964 sous les auspices de la révolution cubaine. Elle est maintenant le deuxième groupe de guérilla en importance impliqué dans le conflit armé en Colombie et compterait entre 1500 et 2 000 hommes en armes, contre 8 000 pour les FARC d’après le journal Le Monde qui est édifiant.

L’ELN est présente dans près de 10 % des municipalités du pays et reste relativement bien articulée au mouvement social et syndical local. Les pourparlers préliminaires à l’accord de paix entre l’ELN et le gouvernement colombien s’éternisent et le groupe de guérilla hésite à se rallier au processus de paix engagé entre le gouvernement colombien et les FARC.

Le principal groupement paramilitaire, les Autodéfenses unies de Colombie (AUC), est une fédération de groupes paramilitaires officiellement désarmée et remplacée par des petits groupes de milices (d’extrême droite). Les milices paramilitaires sont considérées comme le centre névralgique de la contre-insurrection menée par l’Etat colombien et par ses forces militaires. Elles furent créées il y a une trentaine d’années sur l’impulsion de grands propriétaires terriens, avec la bienveillance des autorités, soi-disant pour défendre leurs exploitations contre les enlèvements et les attaques des guérillas marxistes des FARC et de l’ELN.

Tous coupables

 Il est connu qu’en Colombie, l’Etat et les groupes paramilitaires font bon ménage ! Les forces de sécurité d’état et les groupes paramilitaires harcèlent, menacent, enlèvent et tuent certains membres d’organisations de défense des droits humains et de syndicats qu’ils assimilent à des collaborateurs ou des sympathisants de la guérilla.

Par exemple, l’état colombien a approuvé le 10 juin 2015 l’article 221 de la Constitution politique de la Colombie concernant la primauté des tribunaux militaires. L’article 221 précise que les délits commis par des membres des forces armées et ou de la police nationale en service actif …seront placés sous la juridiction des tribunaux militaires. Cette action risque d’exacerber les violations des droits des citoyens.

Un autre exemple : depuis le 14 avril 2015, Berney Trochez et Wilson Trochez, membres de la communauté indigène de Cerro Tijeras, dans le nord du département du Cauca (sud-ouest de la Colombie) ont été tués ou se sont portés disparus. Les trois autres personnes, membres de la même famille, ont été retrouvées morts le lendemain, abattus avec une balle dans la tête.

Le 22 février 2015, Diego Martínez, secrétaire exécutif du Comité permanent pour la défense des droits humains (CPDH), a reçu une menace de mort téléphonique à Bogotá et sa sécurité reste en péril.

Action de la section suisse d'Amnesty International dénonçant les exactions en Colombie

Action de la section suisse d’Amnesty International dénonçant les exactions en Colombie

Depuis la mort en 2001 d’Irina del Carmen Villero Diaz, fille d’une défenseure des droits humains à Riohacha (nord de la Colombie), sa mère Blanca Nubia Diaz lutte pour obtenir la justice et fait partie du Mouvement national de victimes de crimes d’Etat (MOVICE). Irina a été violée, torturée et tuée par des paramilitaires en 2001. Le 3 janvier 2015, une autre de ses filles a été menacée de mort. Voir la vidéo d’Amnesty pour plus d’informations. Selon le Haut Commissariat des Nations unies aux droits de l’Homme, une quarantaine de ces défenseurs des droits humains ont été tués en Colombie au cours des neufs premiers mois de l’année 2014. En 2013, au moins 70 défenseurs des droits humains (dirigeants associatifs, autochtones et afro-colombiens) ont été tués d’après l’Organisation non gouvernementale «Somos Defensores».

Par ailleurs, depuis l’approbation en juin 2011 de la Loi sur les victimes et la restitution de terres, des dirigeants de communautés paysannes ont été forcés de se déplacer et des militants en charge de la récupération des terres volées ont été menacés ou tués. Tout militant demandant la restitution de terres est désigné comme cible.

Autres symboles des conflits armés, la Colombie était entre 1999 et 2011, après l’Afghanistan, le pays le plus touché par les mines anti-personnel avec 7882 morts ou blessés.

L’Etat colombien : un double langage ?

 L’Etat colombien s’est doté d’un programme de protection qui permet d’assurer la sécurité de milliers de personnes en danger, notamment des défenseurs des droits humains. Néanmoins, ce programme reste peu efficace et donc limité tant que les auteurs d’atteintes aux droits humains et de violences ne seront pas traduits en justice.

Il y a 10 ans, la Loi 975 de 2005, dite « Loi Justice et Paix », offrait en théorie un cadre juridique pour organiser la démobilisation et la réintégration des groupes armés, en particulier des paramilitaires impliqués dans la perpétuation de crimes internationaux. En effet, cette loi a permis un peu plus de justice contre les acteurs de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Cependant, après 10 ans de mise en oeuvre, le bilan est décourageant pour les victimes et pour les survivants de ces crimes.

Au cours de la visite du président Juan Manuel Santos en France le vendredi 7 novembre 2014, une déclaration a été annoncée par le gouvernement dans laquelle il condamnerait les dernières menaces et reconnaissait le travail des défenseurs des droits humains. Cependant, nulle trace de ce document. Nous espérons que les autorités françaises lui ont fait comprendre que le respect des droits humains et la lutte contre l’impunité devaient être au centre des négociations de paix entre le gouvernement colombien et la guérilla des FARC.

De la même manière, un accord sur le déminage a été conclu le week-end du 6 mars 2015 entre les autorités colombiennes et la guérilla des Farc. Doit-on féliciter le président Juan Manuel Santos ? Selon un article du Point, il faudra peut-être attendre 2025 pour que la Colombie soit un territoire réellement déminé !

Vers une terre d’espoir

N’oublions pas qu’en 50 ans le conflit armé interne, a causé quelques 220 000 morts, environ 25000 personnes disparues, et plus de 5 millions d’autres forcées de quitter leur habitation, selon des chiffres officiels. Pour que le conflit armé interne prenne fin, tous les acteurs coupables, et notamment le gouvernement colombien, doivent reconnaître la persistance du conflit armé depuis 1964 et les violations du droit international humanitaire ; respecter scrupuleusement le droit des victimes à la vérité, à la justice et aux réparations ; ainsi que mettre en place des mesures efficaces pour lutter contre l’impunité.

Aujourd’hui, Amnesty International tient à rappeler au gouvernement colombien ses engagements pris à soutenir concrètement les droits humains. Il est temps qu’il mette en pratique les recommandations émises en septembre 2013 par des États membres du Conseil des droits de l’Homme des Nations unies.

L’année 2015 est ainsi une année cruciale ! De grands pas restent à franchir afin de faire de la Colombie une terre d’espoir.

Stacy-Ann Lee Leloup

Juillet 2015

Commission Armes d’Amnesty International France

comarmes@amnesty.fr


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