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01
fév
10

LEBANON : plus qu’un film, une expérience de la guerre …

Mercredi 3 février 2010 sort sur les écrans français le film israélien LEBANON, réalisé par Samuel MAOZ, qui a entre autre gagné le Lion d’Or au festival de Venise de 2009.

Le film, qui s’inscrit dans la lignée des récents BEAUFORT [1] et VALSE AVEC BACHIR [2], est basé sur l’expérience personnelle du réalisateur, et raconte l’histoire de quatre jeunes soldats israéliens qui se retrouvent dans un tank, au premier jour de l’offensive israélienne sur le Liban en mai 1982. Coincé avec eux dans cette machine de guerre, le spectateur découvre une expérience de l’intérieur du tank, que ce soit dans l’obscurité du véhicule ou à travers le viseur du tireur.

En grande partie autobiographique, ce film offre une expérience sensible de la guerre, tant sur le plan visuel que sonore. Au-delà de ses qualités cinématographiques, le film attire l’attention sur certains points ayant leur importance au regard de l’utilisation des armes lors des conflits armés.

Schmulik, tout juste 19 ans, vient d’être affecté à son poste de tireur dans le premier tank à passer la frontière libanaise, en appui aux troupes israéliennes au sol. Mis face à un véhicule qui fonce sur son unité, alors qu’il ne peut identifier le conducteur et son intention, en l’occurrence  savoir s’il s’agit au terme du droit international humanitaire d’un civil ou d’un combattant, il désobéit à l’ordre de tir, ce qui cause la mort d’un des soldats israéliens. Tiraillé par son échec, il obéira ensuite à l’ordre de détruire un autre véhicule, visiblement civil, ce qui constitue au terme du droit international un crime de guerre.

Identifier, cibler et détruire « l’ennemi » … pour un militaire sur le terrain, dans une situation de combat, c’est la situation la plus difficile. C’est néanmoins une obligations au terme des articles 48 et 51 du Protocole additionnel I aux Conventions de Genève de 1949 :  » En vue d’assurer le respect et la protection de la population civile et des biens de caractère civil, les Parties au conflit doivent en tout temps faire la distinction entre la population civile et les combattants ainsi qu’entre les biens de caractère civil et les objectifs militaires et, par conséquent, ne diriger leurs opérations que contre des objectifs militaires. » (article 48). C’est cette difficulté et ce dilemne qu’illustre de manière poignante le film de Samuel MAOZ.

Quand l’unité militaire qu’accompagne le tank rentre dans une ville préalablement bombardée par l’armée israélienne, c’est au travers de la lunette de visée de Schmulik que l’on découvre parmi les ruines les corps calcinés des civils tués lors de ces bombardements indiscriminés, ce qui est aussi interdit au terme de l’article 51 précité. La question des bombardements, qui se pose lors de tous les conflits, est ici montrée à partir de l’approche militaire et stratégique. On n’assiste pas à ces actions, mais on estime que la protection des troupes au sol doit être précédée de ces bombardements, sans même savoir si tous les objectifs détruits sont des objectifs militaires.

Dans ce paysage désolé errent quelques survivants, mais aussi des combattants libanais et syriens. Dans une scène poignante d’intensité, des civils (une femme et ses enfants) sont pris en otage comme boucliers humains par des combattants opposés aux forces israéliennes, qui, pour pouvoir se protéger, tuent tous les occupants de l’immeuble. Là encore, le film attire directement l’attention sur la pratique des boucliers humains, elle aussi interdite par l’article 28 de la Convention IV de Genève de 1949 : « Aucune personne protégée ne pourra être utilisée pour mettre, par sa présence, certains points ou certaines régions à l’abri des opérations militaires. »

Malheureusement, ce n’est pas que du cinéma. Le débat entre population civile et combattant, entre objectif civil et militaire revient lors de chaque conflit. A l’heure actuelle, les juristes des armées, mais aussi les soldats, se doivent d’être formés pour éviter tout crime de guerre. A chaque incident, il est souvent mis en avant par les armées, comme cela a été le cas par les Forces de Défense Israélienne (FDI) lors de l’opération Plomb durci, qu’il est difficile, sur le champ de bataille et dans le feu de l’action, d’identifier réellement l’impact qu’une décision de bombarder un objectif civil peut avoir sur les populations civiles. Ce que mettent en avant les juristes des FDI, dans leur rapport de juillet 2009, c’est qu’un militaire et un juriste des droits humains ne feront pas la même évaluation (paragraphes 124 à 129). Au final, pour les FDI :

« Il n’y a pas d’indication qu’un crime de guerre est commis simplement parce que d’autres personnes concluent, après le conflit, qu’une décision différente – souvent dans le cas d’une décision prise très rapidement sur le champ de bataille – aurait pu causer moins de victimes civiles. Au contraire, si le commandant sur le terrain n’avait pas l’intention et n’avait pas connaissance que l’attaque causerait distinctement un niveau excessif de dégâts et de victimes pour les populations civiles, il n’y a pas de base légale pour qualifier cette attaque de crime de guerre. » [3] (paragraphe 129 du rapport précité).

Évidemment, comme toujours dans le cadre d’un conflit, il y a différente manière de voir une même situation. C’est la difficulté du droit international humanitaire, de vouloir imposer des règles dans des moments paroxystiques où toute règle semble avoir disparu. C’est aussi ce qui fait sa force, et le besoin de reconnaître l’importance de sa mise en oeuvre, et de poursuivre les personnes qui ne l’ont pas respecté. Quelle que puisse être la situation sur le terrain, les règles du droit international humanitaire ont toujours vocation à s’appliquer !

Cette importance des règles, et la manière de les ignorer, est parfaitement illustré dans le film de Samuel MAOZ, avec un clin d’œil à l’actualité de l’opération Plomb durci, et l’utilisation des armes au phosphore blanc. Le tank est chargé de bombes au phosphore blanc, dont l’usage est particulièrement interdit en droit international humanitaire dans les zones densément peuplées, au terme de l’article 2 du Protocole sur l’interdiction ou la limitation de l’emploi des armes incendiaires de 1980. Pour ne pas à avoir à tomber sous le coup du droit international, l’officier en charge du tank, lors de sa deuxième rencontre avec les 4 soldats à l’intérieur du tank, suggère aux soldats tout simplement de ne pas utiliser le mot « phosphore », mais dans utiliser un autre, « fumée ardente », comme si, en changeant l’identité de l’arme, l’interdiction n’avait plus effet :

Cette ambiguité, cette difficulté, cette rapidité de la guerre, c’est ce que met en scène le réalisateur, par l’expérience sensible que propose LEBANON. C’est aussi un film qui offre de nombreuses pistes de réflexion, qu’elles soient visuelles, cinématographiques, ou sur les droits humains, un film riche des contradictions, des exactions, des peurs et la violence dont il se nourrit. C’est enfin, au-delà de toutes ces considérations, un film fort pour dénoncer la conduite de la guerre.

Florian MONNERIE

[1] Film israélien de Joseph Cedar (2007), sur les derniers jours d’occupation du fort de Beaufort, au Liban, par l’armée israélienne en 2000

[2] Film israélien d’Ari Folman (2008), dans lequel le réalisateur évoque sa propre expérience de la guerre du Liban de 1982 à travers l’exemple des massacres de Sabra et Chatila

[3] Traduction personnelle. Le texte original se lit : « There is no indication of a « war crime » simply because others conclude, after the conflict, that a different decision – often a snap decision taken on the battlefield – could have led to fewer civilian casualties. To the contrary, if the commander in the field did not intend and did not know that the attack would cause clearly excessive levels of civil harms, there is no legal basis for labelling it as a war crime »


25
sept
09

Ratification de la convention sur les BASM par la France

MISE A JOUR : le Burundi est devenu le 21ème pays à avoir ratifié la Convention, le même jour que la France.

Bonne nouvelle !

La France vient de déposer aujourd’hui auprès des Nations Unies, organisation dépositaire, l’instrument de ratification de la France pour la Convention sur les armes à sous-munitions (BASM). La loi de ratification a été votée par le Parlement le 20 juillet 2009 et par le Sénat le 17 septembre.

La France devient donc le 20e pays à avoir ratifié cette Convention, qui a été signée par 100 pays depuis le 3 décembre 2008. Le même jour, le Burundi a aussi ratifié la convention. Il manque encore 9 ratifications pour que cette Convention rentre en vigueur.

Bombe à sous-munitions au Liban ©CICR / M. KokicCette ratification intervient dans un contexte de plus en plus favorable à la maîtrise internationale de l’armement. Dès 2003, dans le projet de traité international sur le commerce des armes (TCA) présenté aux Etats, Amnesty International avait intégré dans le principe d’interdiction des transferts les armes comme les BASM qui contreviennent aux principes du droit international humanitaire (comme l’interdiction des armes non-discriminantes ou l’interdiction des armes entrainant des maux superflus). Ce principe d’interdiction était déjà présent dans la convention de 1980 sur l’interdiction ou la limitation de l’emploi de certaines armes classiques.

Pour la France, qui a été un des pays les plus impliqués dans la négociation de la Convention sur les BASM, cela veut dire que la production, le stockage ainsi que la vente et le transfert de toute « munition classique conçue pour disperser ou libérer des sous-munitions explosives dont chacune pèse moins de 20 kilogrammes, et comprend ces sous-munitions explosives » est désormais interdite (articles 1 et 2 de la Convention)

Pile de cartouches de BASM au Laos © CICRC/J. HolmesC’est un important progrès, surtout pour un pays comme la France qui reconnaît avoir été producteur, vendeur et utilisateur de ces armes : « Nous – la France – avons utilisé ces armes. Ce temps est révolu depuis la guerre du Golfe de 1991. Nous avons fabriqué ces armes. Ce temps est révolu depuis 2002, soit six ans avant la signature de la convention de Dublin. Entre 1996 et 2002, la France a en outre retiré de ses stocks tous les systèmes d’armes concernés, notamment les bombes dites « Beluga BLG-66 », les obus à grenade OGR ainsi que les roquettes américaines M-26 » (extrait du discours du Ministre des affaires étrangères devant le Sénat, 17 septembre 2009).

Comme l’a reconnu le Ministre dans le même discours, il s’agit maintenant d’adapter le droit français à cette nouvelle convention. Un projet de loi pour inscrire dans le droit pénal l’interdiction concrète de la fabrication et de l’utilisation des BASM est en cours d’élaboration. Il ne faudrait pas oublier non plus d’en interdire  le transfert (ce qui comprend entre autre le commerce), ainsi que le financement direct de la fabrication des BASM.

Enfin, il manque à l’appel de la Convention, qui entrera en vigueur 6 mois après le dépôt du 30e instrument de ratification, une grande partie des producteurs et utilisateurs de BASM, au rang desquels les Etats-Unis, la Chine et la Russie ! La campagne pour rendre effective et universelle cette Convention ne fait que commencer. On peut saluer l’effort de la France pour avoir ratifier promptement cette Convention !

Pour plus d’information sur la Convention, voir le site de la Cluster Munition Coalition, du Comité International de la Croix-Rouge, ainsi que la vidéo de Thierry PHILIPPONNAT, membre de la Commission Entreprises d’Amnesty International France, qui explique le processus d’élaboration, ainsi que le fonctionnement du traité (vidéo de juin 2009) :

Florian MONNERIE

L’utilisation des photographies est faite sans aucune intention de violation des droits de copyrights, qui appartiennent comme indiqué aux auteurs.
07
sept
09

Ventes internationales d’armes : ce n’est pas la crise pour tout le monde

Selon le Congressional Research Service, la division de la Library of Congress qui s’occupe de collecter les données pour la célèbre institution américaine, les ventes internationales d’armes ont représenté environ 55,2 milliards de dollars US en 2008. Cela représente une chute de 7,6 % par rapport à 2007, la première réelle baisse depuis 1999.

Il est évident que cette baisse est liée à l’état de l’économie mondiale, les dépenses pour la défense étant généralement parmi les premières touchées. Néanmoins, comme le note le New York Times, qui rapporte cette information, ce n’est pas la crise pour tout le monde. En effet, s’il y a une baisse globale des ventes d’armes, celle-ci touche pratiquement tous les pays producteurs : la Russie, qui a vendu pour 10,8 milliards de dollars d’armes en 2007, n’a vendu pour 2008 que pour 3,5 milliards de dollars, passant de la deuxième à la troisième place, derrière l’Italie (3,7 milliards de dollars de vente d’armes en 2008)

Tous les pays, sauf un : les Etats-Unis, le plus grand vendeur d’armes du monde, qui a vu ses ventes augmenter en 2008. En 2007, ces ventes étaient de 25,4 milliards de dollars. Elles étaient de 37,8 milliards de dollars pour l’année dernière, ce qui représente 68,4 % de toutes les ventes d’armes pour 2008. On peut effectivement parler de leader mondial, et de très loin.

Il ne s’agit pas seulement de nouvelles ventes (des avions pour le Maroc, des hélicoptères pour Taïwan, un système de défense aérien pour les Emirats Arabes Unis), mais aussi au fait que les Etats-Unis ont des contrats de maintenance, de mise à jour, de fourniture de munitions et de pièces détachées, ainsi que des licences pour la production d’armes avec un grand nombre de pays (une soixantaine environ). C’est cette diversité qui fait des USA le leader incontesté dans ce domaine.

Il ne s’agit évidemment que de chiffres. Dans le domaine du commerce des armes, il est particulièrement difficile d’établir des chiffres précis pour donner une idée du commerce réel. Ces chiffres, relevés à partir des informations fournies par les autorités américaines (particulièrement les douanes et le ministère de la défense, qui autorise les ventes) peuvent être plus ou moins précis pour des pays comme les Etats-Unis ou certains pays européens, qui cherchent à maintenir une transparence relative. Par contre, pour des pays comme la Russie ou la Chine (deux autres grands vendeurs d’armes), qui effectuent une partie de leurs transferts dans l’opacité la plus totale, aucun chiffre ne paraît fiable.

Les données, que ce soient les ventes, le nombre d’armes en circulation, le nombre de morts suite à l’utilisation d’une arme, le nombre ou le type d’armes dans  un conflit, sont parmi les éléments les moins fiables et les plus contestés dans « le monde des armes ». Elles ne donnent que des idées générales, des couleurs à mettre sur l’image. Pour avoir le tableau en entier, il faut collecter les données sur le terrain, et parfois, y aller un peu à l’instinct …

Florian MONNERIE

06
sept
09

Arrestation du trafiquant d’armes Jacques Monsieur aux Etats-Unis

Jacques Monsieur (c) David Servenay/RFIIl est connu dans le circuit du commerce des armes, qu’il soit légal ou illégal, sous le nom de « Monsieur MONSIEUR ». Ou le « Maréchal », du fait de son appartenance, dans sa jeunesse, à l’armée belge.

Jacques MONSIEUR, citoyen belge, résident en France, fait partie de ces grands noms qui ont trempé dans des affaires de vente d’armes plus ou moins légales, plus ou moins tolérées et épaulées par les autorités de différents pays du monde. Il est ce que l’on nomme couramment un « trafiquant d’armes », même s’il se défend de cette appellation.

Espion, commerçant,  trafiquant … entre l’histoire qu’il raconte, celle que les journalistes essayent de retracer ( par exemple Laurent LEGER, dans son livre Trafic d’Armes (Flammarion, 2006) et ici, ou David SERVERAY, dans ses articles (1, 2, 3) pour Rue 89), et celle que la justice américaine vient de mettre à jour, il est difficile de dresser un portrait de Monsieur Monsieur. Il n’empêche qu’on trouve son nom lié à ceux de pays en conflit : Iran, Ex-Yougoslavie, République Démocratique du Congo …

Déjà jugé pour diverses raisons par les justices belge et française, il vient d’être arrêté aux Etats-Unis, en Alabama précisément, le 28 août, à la descente d’un avion provenant de France. Il a été piégé par les autorités fédérales américaines alors qu’il cherchait à organiser une vente illégale de moteurs d’avions fabriqués aux Etats-Unis en direction de l’Iran.

La manière dont il a été piégé est intéressante, car elle montre bien comment un trafic d’armes peut se passer. Il cherchait des moteurs américains pour des avions F-5 pour renouveler des pièces d’appareil vendus avant 1979 à l’Iran. Il existe aux Etats-Unis depuis 1995 un embargo fédéral sur la vente d’armes en direction de l’Iran, car le régime est considéré comme soutenant le terrorisme international . Pour contourner cette interdiction, Jacques Monsieur s’était procuré un faux certificat d’usage final pour la Colombie : pour les douanes américaines, les moteurs étaient achetés et devaient être livrés en Colombie, pour être montés sur des avions colombiens.

En fait, les agents fédéraux américains avec qui il traitait ont mis à jour la manière dont il allait procéder (voir l’acte d’accusation, en anglais, spécialement les pages 5 à 8). A partir d’une société basée au Kyrgyzstan, il allait acheter les pièces, les faire livrer en Colombie en se servant de ses faux certificats d’utilisation finale pour passer les douanes américaines. Sur place, il devait trouver un nouveau transporteur pour les acheminer d’abord aux Emirats Arabes Unis, puis en Iran. Ce type de filière, qui est généralement montée pour une seule affaire, et qui change régulièrement, est l’exemple parfait d’un trafic d’armes.

Ce qui est aussi intéressant à noter dans le cadre de cette procédure, est que la vente d’un moteur d’avion est  considérée comme une vente d’armes illégale, car cette pièce destinée à faire fonctionner une arme.

Tout ce trafic vaut aujourd’hui à Jacques MONSIEUR d’être poursuivi par la justice américaine pour « conspiracy, smuggling, money laundering, and violating weapons-trafficking laws and export controls related to a U.S. trade embargo on Iran. » Ces 6 charges peuvent l’emmener en prison pour une peine comprise entre 20 et 60 ans. Selon son avocat, Monsieur MONSIEUR devrait plaider « non coupable ».

Ce n’est pas la première fois dans ces dernières années que la justice américaine cherche à faire tomber un grand trafiquant d’armes. Ce fut le cas en 2007 pour Viktor BOUT, le célèbre marchand d’armes russe, arrêté en Thaïlande, qui a évité il y a un mois une extradition vers les Etats-Unis, où il est recherché pour avoir vendu des missiles aux FARC colombiens, vente qui tombe sous le coup de la même loi que Jacques MONSIEUR.

L’ère du trafic en toute impunité est-elle en train de prendre fin, pour des personnes qui ont pu travailler avec l’assentiment des autorités américaines à une autre période, selon les intérêts du moment (en Bosnie pour Jacques MONSIEUR, en Irak pour Viktor BOUT)  ? On ne peut que le souhaiter.

Florian MONNERIE

04
sept
09

Taser : le Conseil d’Etat fait un premier pas …

Ce post contient un texte à télécharger, qui explique en détail la décision du 2 septembre 2009

Le Conseil d’Etat a annulé mercredi 2 septembre le décret du 22 septembre 2008 autorisant la dotation de la police municipale en pistolets à impulsion électrique (PIE). Pour la France, il s’agit de PIE de la marque Taser.

Le débat autour de cette arme dite « à létalité réduite » est engagé depuis plusieurs années, en particulier par le RAIDH, qui était à l’origine du recours devant la haute juridiction administrative, et par Amnesty International. Nous avions déjà fait état du rapport d’AI du 16 décembre 2008 sur la létalité de ces armes, et sur les risques d’usage, en particulier en ce qui concerne la torture et les traitements inhumains et dégradants.

La décision du Conseil d’Etat est riche en enseignement et en apport sur la manière dont les PIE doivent être considérés au regard de la loi française, tant pour la police nationale que pour la police municipale. A cet égard, le Conseil d’Etat a estimé que la dotation de la police nationale était justifiée, mais que les conditions de formation et le cadre d’utilisation n’étaient pas suffisantes pour la police municipale. Voici un extrait du communiqué de presse du Conseil d’Etat : « La décision du Conseil d’État ne remet pas en cause le principe de l’emploi de pistolets à impulsion électrique (les « Taser »). Elle juge cependant que les particularités de cette arme d’un type nouveau imposent que son usage soit précisément encadré et contrôlé. Tel est le cas pour son utilisation par les agents de la police nationale. Mais, faute d’un dispositif comparable suffisamment précis pour les agents de police municipale, le décret autorisant leur équipement est annulé. »

On peut noter l’importance de certaines conclusions du Conseil d’Etat :

- Considérant qu’il ressort des pièces du dossier que l’emploi des pistolets à impulsion électrique comporte des dangers sérieux pour la santé, [...] que ces dangers sont susceptibles, dans certaines conditions, de provoquer directement ou indirectement la mort des personnes visées ;

que, par suite, et alors même qu’en cas de mésusage ou d’abus, ses utilisateurs peuvent relever des cas de traitements cruels, inhumains ou dégradants visés par les stipulations précitées et que le règlement CE n° 1236/2005 du Conseil du 27 juin 2005 range cette arme parmi les moyens susceptibles d’être utilisés pour infliger la torture

C’est la première fois qu’une haute juridiction française reconnait les risques de mort, de torture et de traitements inhumains et dégradants en ce qui concerne le Taser. Mais il faut aussi mettre en avant que les conclusions du Conseil d’Etat sont souvent décevantes, surtout en ce qui concerne le cadre d’utilisation des PIE pour la police nationale.

Nous vous proposons une analyse complète de la décision du Conseil d’Etat, non seulement en ce qui concerne l’annulation du décret, mais aussi sur le rejet des autres requêtes, en particulier celles sur la dotation de la police nationale : LES P.I.E. ET LE CONSEIL D’ETAT

On ne peut que se féliciter de l’annulation du décret, qui n’est que temporaire, le Ministre de l’intérieur ayant déjà annoncé qu’il prendrait un nouveau décret. Néanmoins, étant donné les standards de formation et d’utilisation qui sont développés dans l’arrêt du 2 septembre, le Conseil d’Etat a fait un premier pas en direction d’une utilisation rationnalisée des PIE.

On peut aussi espérer que les autres précautions qui semblent nécessaires quant à l’utilisation des PIE par la police nationale soient prises, en particulier une formation renforcée, une transparence sur l’utilisation des PIE, et un cadre d’utilisation limité à la légitime défense, comme le recommande Amnesty International France. En effet, il ne faut pas oublier, et ce quels que soient le cadre d’utilisation ou même les effets des PIE, qu’il s’agit avant tout … d’une arme ! Et que cela appelle à toutes les précautions nécessaires en fonction de ses caractéristiques et de ses effets. La prudence doit rester de rigueur dans le cas des PIE !

Florian MONNERIE

30
mai
09

Des armes en zones urbaines : photographies des situations de violence

Journalistes armés aux Philippines (c) Lucian Read-2007La représentation la plus fréquente que l’on peut avoir de la violence liée aux armes est celle des groupes armés, en situation de conflit, qui terrorisent et tuent les populations civiles. Si cette représentation est celle qui frappe le plus les esprits dans l’imaginaire que l’on peut avoir de l’arme, il existe une autre réalité, tout aussi tragique, celle de l’utilisation des armes dans les situations de violences urbaines.

L’organisation suisse Small Arms Survey, une des sources techniques les plus pointues sur le commerce des armes dans le monde, mais qui diffuse largement son travail au public, a eu l’excellente idée de mettre en place une exposition sur la violence armée dans les villes, que ce soit ou non en situation de guerre. Cette exposition, « Perilous Lens : Guns in Urban Landscape », en utilisant le travail de quatre photographes d’horizons différents, donne à voir la diversité de cette violence, son impact sur les personnes, mais aussi la relation que l’on peut avoir à l’arme.

Crack and Gun (c) Boogie-2007Photographe des espaces urbains, Boogie, serbe vivant aux Etats-Unis, offre l’image d’une violence « banale », où les armes sont pour les gangs le vecteur de leur pouvoir, de leur emprise et de cette violence sourde et omniprésente. C’est cette violence proche, à New York, à Istanbul ou à Naples, qui est la plus saisissante dans son travail : on peut y voir  un enfant turc qui a en main un pistolet ou un trafiquant américain (ci-contre) qui a son arme dans la main droite et l’objet de son trafic, ici du crack, dans la main gauche.

Girl in LA with gun (c) Donna De Cesare-1994La photographe américaine, aussi écrivain, documentariste  et professeur, Donna De Cesare, est connue pour son travail sur la violence des gangs, mais aussi sur les enfants et l’impact que peut avoir la violence sur eux. Cette réflexion l’a amenée à travailler en particulier en Amérique du Sud, surtout en Colombie et au Guatemala. Sur place, elle y a rencontré des enfants, victimes directes ou indrectes des violences, qu’elles viennent des conflits armés ou de la violence des rues. Elle en a fait un travail vivant et complexe, Destiny’s Children (à paraître bientôt sur internet) pour lequel elle s’investit par l’image dans la vie de ces enfants (voir le travail Sharing Secrets: Children’s Portraits Exposing Stigma). Son travail s’intéresse donc autant à la représentation de la violence qu’à son impact sur les sujets photographiés :  on y trouve des membres de gangs guatémaltèques qui, pour avoir enfreint les règles imposées pour l’utilisation des armes, se retrouvent au ban du groupe auquel ils appartiennent, ou la photographie d’une enfant de 3 ans (ci-contre) qui pose à New York assise à côté de l’arme de son oncle de 15 ans, qu’il garde pour se défendre.

Forces de police en Haiti (c) Lucian Read-2004Le photographe américain Lucian Reed, dont le travail prend plus place dans les situations de conflit (il a été journaliste « embedded », rattaché à des unités militaires, avec l’armée américaine en Irak). Avec lui, l’arme se retrouve dans un contexte de violence plus directe, que ce soit lors de l’insurrection civile en Haïti en 2004 (ci-contre), avec l’armée américaine en Irak ou alors aux Phillipines. C’est dans ce pays qu’il est allé faire, pour Small Arms Survey, une étude photographique sur le lien entre violence urbaine, situation de conflit latent et le rôle des armes.

Fabricant d'armes aux Philippines (c) Lucian Read-2007Il y met en avant entre autre le danger pour les journalistes, qui sont eux-mêmes armés et entraînés pour pouvoir se protéger (photo en début de texte), mais aussi le commerce et l’utilisation des armes dans l’archipel. Son étude est particulièrement frappante avec son travail sur la province de Mindanao, où sont fabriquées et vendues des contrefaçons d’armes occidentales, tant aux forces de police qu’aux gangs et aux forces armées rebelles de la région (ci-contre). Cette étude passionnante peut être vues en version animée sur son site internet.

Ganta, Liberia (c) Teun Voeten-2003Enfin, le photojournaliste et anthropologiste néerlandais Teun Voeten offre lui une vision plus proche de celle du reporter de guerre, qui représente l’arme et la violence dans une situation de conflit. De la Bosnie-Herzégovine à l’Afghanistan, en passant par le Liberia, la Sierra Leone, la Colombie ou même la bande de Gaza, il expose les conflits et la place de l’arme dans ces derniers. Son travail offre entre autre un regard sur les enfants soldats du Liberia (ci-contre), mais aussi sur la manière dont les personnes vivent au quotidien avec la violence, et avec leurs armes, dans la bande de Gaza.

Cette exposition, disponible sur internet, a donc le mérite, par l’image, de présenter et représenter la violence urbaine, en toute situation, et le lien entre arme et violence. Ce travail de Small Arms Survey donne à voir des situations diverses, d’une violence « banale » dans les milieux urbains américains à la violence des conflits armés. Tout ceci interroge particulièrement, au travers de l’imaginaire de son public, sur la place de l’arme dans le monde moderne, dans la ville, dans la vie aussi, et sur les dommages, souvent irréversibles, que cette violence peut causer.

Ce travail complète utilement celui fait par Small Arms Survey dans ses rapports annuels, particulièrement sur la violence armée dans les villes (texte intégral en anglais ici) dans son rapport de 2007 ou dans les conflits armés dans son rapport de 2005.

Florian MONNERIE (Merci à Aymeric ELLUIN pour les détails sur l’exposition)

L’utilisation des photographies est faite sans aucune intention de violation des droits de copyrights, qui appartiennent comme indiqué aux auteurs.

17
déc
08

Taser : un peu moins mort

Conférence de Presse Taser AIF (c) A. Fernandez LoyolaMardi 16 décembre 2008, Amnesty International dévoile son nouveau rapport : « Less Than Lethal » (en français : Les armes paralysantes dans le maintien de l’ordre).

Depuis 2001, Amnesty International, qui s’est toujours intéressé à la question du respect des droits humains dans le maintien de l’ordre, a porté son attention sur les pistolets à impulsion électrique (PIE), suite à la dotation en PIE de la police américaine. Parmi ces PIE, la marque Taser a fourni un grand nombre de ces armes. En France la marque équipe la police nationale et la gendarmerie.

Pour Stephan OBERREIT, directeur général d’Amnesty International France (au centre sur la photographie), lors de la conférence de presse qui s’est tenue le 16 décembre 2008 au CAPE, « l’idée de ce rapport est de pouvoir participer au débat citoyen indispensable sur les nouvelles armes et leur utilisation »

Ecouter l’intervention de Stephan OBERREIT

Deux conclusions s’imposent pour Amnesty International. La première conclusion est que ces armes à impulsions électriques sont dangereuses, et comme le note le rapport, « potentiellement meurtrières, notamment lorsqu’elles sont utilisées contre des personnes vulnérables, telles que celle souffrant de troubles cardiaques ou qui sont sous l’effet de substances stimulantes ».

La seconde conclusion porte sur l’utilisation de ces armes, et comme le dit Stéphan OBERREIT, « les abus potentiels, et le risque très élevé en terme de torture et de traitements cruels, inhumains ou dégradants ».

Il n’y a pas de doute. Malgré une arme présentée comme « le pistolet électronique qui sauve des vies », des risques existent, et ne peuvent pas être amoindris par des déclarations commerciales. Entre 2001 et 2008, aux Etats-Unis, « 334 personnes seraient mortes après avoir reçu une des décharges de pistolet Taser utilisés par des policiers. Dans la plupart des cas, les coroners ont attribués ces décès à d’autres causes telles qu’une consommation de drogue ou une mauvaise santé. Cependant, dans une quarantaine de cas, ils ont conclu que le Taser faisait partie des facteurs à l’origine de la mort ».

Le Taser, une arme non mortelle ? Visiblement, dans certains cas, on est « un peu moins mort ». Comme le note Amnesty International, c’est la potentialité de la dangerosité de l’arme qui appelle à la vigilance. Car il s’agit bien d’une arme, ni plus ni moins, qui doit être traitée comme telle, avec une dotation restreinte à un personnel dûment formé, ainsi qu’un cadre d’emploi strictement défini, et en rapport avec les standards internationaux actuels.

Durant cette semaine, nous reviendront sur ce rapport d’Amnesty International, sur ses conclusions, sur différents cas de personnes mortes suite à l’utilisation d’un Taser, et sur les recommandations d’Amnesty International, qui sont en ligne directe avec celles, entre autre, des Nations Unies ou du Conseil de l’Europe

Florian MONNERIE




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